Aziza Benhami, l’archère paralympique

Bonjour, est-ce que tu peux te présenter ?
Aziza Benhami : Je m’appelle Aziza Benhami, je suis ingénieure sécurité, et je fais partie de l’équipe de France de para tir à l’arc.
Est-ce que tu peux nous expliquer les règles du tir à l’arc ?
AB : Vous avez de la chance par ce que je suis arbitre, donc je connais les règles ! Le tir à l’arc se divise en deux sous-saisons : la saison salle, qui se tire à dix-huit mètres et la saison extérieure, qui se tire, pour les adultes, en général soit à cinquante, soit à soixante-dix mètres. En salle, on fait deux séries: une première série, un quart d’heure de pause, puis une deuxième série. Une série c’est dix fois trois flèches. On tire trois flèches, on va compter les points et on revient. Du coup, sur la première série on peut avoir un maximum de trois cents points, pareil sur la deuxième, ce qui fait un totale de six cents points. On a 120 secondes pour tirer trois flèches. En extérieur, c’est pareil, c’est des séries, de six fois, six flèches. Donc pour une première série, on peut faire 360, et pour la deuxième pareil, et ça fait un total de 720. On tire six flèches en 240 secondes, c’est le double de la salle. En général, on a largement assez. En championnat et même en compétition internationale, on fait des séries, ce qui va servir de qualifications et de classement, comme ça on est classé, et l’après-midi, en général, on a les matchs éliminatoires : le premier rencontre le dernier, et ainsi de suite. Les matchs dans les arcs classiques, se déroulent en sept : celui qui gagne prend deux points, l’autre zéro, et en cas d’égalité, c’est un point chacun. Il y a également ce qu’on appelle la flèche de barrage, en cas d’égalité, par exemple cinq à cinq, celui qui tire le plus près de la cible à gagné. Donc des fois ça peut se jouer à pas grand-chose. Les tirs de classements se jouent en six flèches et les duels se jouent en trois flèches. La saison extérieure commence fin mars début avril en général, avec le beau temps, sinon c’est en salle.
Est-ce qu’il y a des différences entre le tir à l’arc pour les valides et le para tir à l’arc ?
AB : Le tir olympique et paralympique se font à soixante-dix mètres pour les deux. Après, la différence majeure est l’adaptation du tir à l’arc à l’archer. Moi par exemple, je tire debout, dans les mêmes conditions qu’une personne valide. Le tir à l’arc olympique a une petite subtilité, c’est le tir à l’arc classique. En paralympiques, les athlètes tirent à l’arc à poulie. Moi, j’ai la possibilité de pratiquer les deux. Autre différence, en Olympique, il n’y a pas de classification. Alors qu’en Paralympique, il y a des classifications faites en fonction du degré de handicap. Par exemple, je tire dans la catégorie qu’on appelle “open“ : une catégorie ouverte aux jeux Paralympiques et compétitions internationales. Il y a une catégorie dites “fédérale“, qui elle, s’arrête aux championnats de France. Puis dans chaque catégorie, il y a un classement en fonction du handicap, moi je suis classée en ST, à l’époque, ça signifiait stand up pour archer qui tient debout ou personnes paraplégiques. Après il y a les W1, ce sont les tétraplégiques, et ces athlètes tirent à 50 mètres. Il n’y a pas de grosses différences. C’est surtout qu’en fonction du handicap, on a plus ou moins d’adaptations.
En parlant d’adaptation, est-ce que tu as un arc adapté ?
AB : Non, je tire en arc classique sans adaptation. La seule petite subtilité, et ce n’est même pas une adaptation c’est plus une question de sécurité pour moi. En compétition on a ce qu’on appelle la ligne d’arc où tout le monde pose les arcs les uns à la suite des autres, et l’archer se trouve obligatoirement derrière cette ligne, quand il est appelé pour aller au point de tir il doit traverser la ligne d’arc. Comme je ne suis pas très bonne au bowling et que je n’ai pas très envie de faire des strikes, je me mets toujours en avant. J’ai une chaise, en avant de la ligne d’arc et je reste là, pour éviter les allers retours, éviter de me faire mal et de casser les arcs des autres.
Est ce qu’il y a des qualités ou aptitudes particulières attendues pour faire du tir à l’arc à haut niveau ?
AB : Il faut être rigoureux dans son travail, cela demande beaucoup de concentration et de précision. Ce n’est pas un sport qui demande des compétences physiques extrêmes, mais il faut être concentré et répéter, répéter. Comme la musique en fait. On répète jusqu’à obtenir le geste parfait.
Tu nous explique qu’il faut être rigoureux, qu’est-ce que tu as mis en place pour maintenir cette rigueur dans ta pratique ?
AB : Alors par entrainement, j’essaye déjà de m’imposer un nombre de flèches, c’est ce qui s’appelle faire du volume. Je vais faire cela pendant une certaine période, puis après je vais rajouter par-dessus un geste technique spécifique à travailler, ou alors essayer de rendre fluide un geste dans sa globalité. Par exemple, je sais dans mon cas que c’est le coude qu’il ne faut pas que je monte ou que je baisse trop, c’est mon travail actuel. Et puis dans la globalité, il faut que le geste soit le plus naturel et fluide possible. C’est très technique par certains gestes, mais tout cela doit s’intégrer à un ensemble qui ne doit surtout pas être saccadé. Un geste saccadé pourrait créer un effet sur la corde qui va impacter la flèche et du coup le tir. Je m’entraine tous les jours pour ancrer ce geste.
Comment gère-t-on la pression à l’approche des jeux ? as-tu des tips en particulier ?
AB : Je n’ai pas de tips, car je me stresse déjà toute seule ! J’essaye de rester focus sur la compétition. Je suis également suivie par une coach mentale qui m’aide à travailler ma respiration. Ce n’est que ma deuxième année de compétition au niveau international, donc c’est en train de se mettre en place.
Est-ce qu’il y a quelque chose qui te rend heureuse ou te rassure lors de tes entraînements ?
AB : Déjà, juste d’aller à l’entrainement ça me met du baume au cœur. Ensuite, quand tu es très fatiguée et lors de l’entrainement tu arrives à tirer une très belle flèche, tu oublies tout le reste ! Ce qui peut me rendre heureuse aussi c’est quand j’achète du matériel . Par exemple, la poignée que j’ai là, je rêvais de l’avoir. Donc quand j’ai pu me l’acheter, c’était top !
Dans certaines disciplines il y a des tenues et matériels imposés, est-ce que c’est le cas en para tir à l’arc ? as-tu le droit à ton arc personnel ?
AB : Non, les arcs c’est personnel, par ce que tu as un réglage particulier en fonction de l’archer qui le tient. Ça sera réglé en fonction de ta puissance, de tes flèches. Ce ne sont pas des arcs uniformes. Notamment aussi par ce qu’aux Olympiques et Paralympiques, les arcs peuvent être sponsorisés. Par exemple, moi j’ai pris la poignée Uukha, parce que c’est l’une des plus légères du marché. J’ai un déficit sur les membres supérieurs et je ne peux pas forcément tenir quelque chose de très lourd, les poignées carbones sont plus adaptées. J’achète donc mes poignées en fonction du poids.
Au début, tu nous as dis que tu étais ingénieure, comment gères-tu ta vie professionnelle et sportive ?
AB : Jusqu’à présent je n’avais pas le statut de sportive de haut niveau, donc je faisais comme je pouvais, c’est à dire que le soir en sortant du travail, j’allais m’entrainer. C’était très compliqué, parce qu’avec le handicap j’avais aussi la fatigue de la journée, j’essayais de passer outre par ce que c’est un sport qui me passionne ! Il y a également tous les bénéfices que j’ai pu avoir à m’entrainer, comme le fait de ne plus avoir mal au dos, de retrouver un équilibre musculaire au niveau des membres supérieurs. Maintenant que je suis sportive de haut niveau, j’ai un aménagement du temps de travail, je suis détachée notamment sur les jours de compétitions et de stages. J’ai également demandé à mon responsable un aménagement d’horaires : trois fois par semaines je finis à 14 heures pour pouvoir m’entrainer.
Quels sont les sportifs qui t’ont inspirée durant ta vie ou ton parcours ?
AB : Celui que je trouve le plus inspirant c’est Théo Curin. Il n’a pas de membres supérieurs, ni de membres inférieurs et il se bat, il a envie, il a le sourire. Comment ne pas être inspiré par un athlète comme ça ? De mon point de vue, toute personne qui a un handicap et qui vit sa vie de tous les jours est déjà inspirante. Pour ma part, mon handicap ne se voit pas, mais j’ai la fatigue à gérer. Je tombe très souvent, et rien que cela, de tomber, se relever et de continuer sa journée, je trouve que c’est inspirant. Peu importe le handicap des gens au final, d’être là, de se lever tous les jours. Il y en a qui ont des douleurs dès le réveil mais ils ne s’arrêtent pas à ça et ils continuent, rien que pour ça ce sont des personnes inspirantes également. Après, on relativise aussi par rapport aux personnes valides qui se plaignent (rires).
Tu as un sacré palmarès, est-ce qu’il y a un moment particulier que tu retiens dans ta carrière ?
AB : Il y a deux moments. Mon premier championnat de France handisport, on était huit et je rentre avec une médaille d’argent, donc ça c’était magique ! Il faut savoir que dans ma jeunesse, j’ai grandi sans personne handicapée dans mon entourage. J’ai été intégrée dans une école normale. A l’époque je ne connaissais pas d’autres personnes avec un handicap, pas de références, c’était compliqué. Maintenant, je me dis : “waouh, on peut faire des choses en étant handicapé !“. Il y a ce souvenir et l’an dernier. C’était ma première année en équipe de France, je tirais en mixte avec mon collègue Guillaume, et on remporte la médaille d’argent en finale de coupe d’Europe. Ce souvenir est incroyable aussi !
Est-ce que tu aurais un message à transmettre aux jeunes en situation de handicap ?
AB : Bien sûr ! Il faut croire en soi, ne pas se mettre des barrières, et ne pas se laisser les gens nous mettre des barrières en nous disant : “mais non tu es handicapé(e), tu n’y arriveras jamais“, je pense que c’est la pire phrase à entendre. Il faut y aller, il faut se battre. Il faut surtout être fièr(e) de ce que l’on est. Ce n’est pas parce que l’on est handicapé(e) qu’on vaut moins qu’une personne valide. Dès fois, on vaut même plus parce que nous on a toute la fatigue, toute la maladie, tous les à-côtés à gérer. Il ne faut pas se laisser abattre, même si il y a des jours très compliqués. Il faut aussi penser aux jours de joies. Il faut croire en soi.
Propos recueillis par Chloé Ber–Garo et Emmy Fernandes